Vous connaissez les vieilles envies qui vous titillent l'estomac et qui de temps en temps refont surface à coup de "et si j'avais pas pris le chemin A mais le B, ça aurait été quoi ma vie?"

Mon chemin B quand j'avais 21 ans et que je finissais ma licence était "passer le concours de l'IUFM". Je ne l'ai pas fait et j'ai continué en maitrise (master 1 pour ceux qui ont connu les études supérieurs après la réforme de la masterisation- oui je suis un peu vieille).

Régulièrement, et en particulier quand je galérais entre deux CDD, je me disais "la vie aurait été beaucoup plus facile si j'avais suivi le chemin B"

Et puis il y a eu un déclic, ce truc que je n'ai toujours pas compris mais qui m'a fait dire "allez je me lance."

Parallèlement à ma préparation du CRPE (concours de recrutement des professeurs des écoles) , l'éducation nationale m'a proposé un CDD d'un an où j'enseignais 1 journée par semaine. J'ai dit oui, bien m'en fit!!!

1 an à travailler 4 jours/semaine dans mon boulot précédent (et actuel) et le vendredi je rejoignais ma classe de CM1. Une banlieue de province cool, une classe cool (mais pas avec moi).

A an à préparer le concours et les cours le soir et le week-end tout en gérant maison et filles.

En 1 an, à tester le métier que tout le monde présente comme "le boulot le plus cool du monde" (ils ont quand même les vacances scolaires et finissent à 15h45 avec la réforme!). Verdict? j'ai eu le concours et je l'ai refusé. Mon ancien poste me convenait mieux.

Être instit, c'est bosser comme une malade pour préparer/corriger/individualiser vos cours sans que personne ne reconnaisse votre boulot (mais les parents croient vraiment que les profs arrivent à 8h25 pour commencer classe à 8h30, les mains dans les poches?). Préparer 1 journée de cours me prenait 3 à 4h (6h+3h = 9h de travail pour 1 journée, on est loin du traditionnel : "les instit bossent 6h par jour"). D’accord j'étais débutante et je n'avais aucun cours de prêt, mais vu que peu d'instit ont chaque année la même classe, il est rare de pouvoir reprendre les cours tout prêts de l'année précédente.

Être instit c'est 6h d'attention non stop. Impossible de se dire "pff, je vais prendre un café parce que là j'avance pas" (je suis d'accord que quand j'étais caissière c'était pareil, mais là on parle de personnes qui sont recrutées à bac+5 donc faut comparer avec un poste de cadre). Impossible de relâcher l'attention, même quand votre bébé n'a pas dormi de la nuit et que vous êtes exténuée.

Être instit c'est avoir une classe de 22 élèves (j'avais une petite classe), avec 5 dyslexiques, 2 disphrasiques, 3 gamins qui ne seront jamais diagnostiqués car les parents n'ont pas du tout envie de les emmener chez l'orthophonistes, mais qui sont incapables de reconnaitre les sons. Et donc c'est au final 12 élèves que vous gérez en collectif (le même cours pour tous) et 10 élèves qu'il faut gérer en individuel. (Même si le fait que tous les enfants ayant des soucis scolaires soient diagnostiqués dyslexiques me pose question- mais c'est un autre problème)

Être instit c'est enseigner à des personnes qui sont obligées d'être là et qui n'ont absolument pas envie de s'intéresser à ce que vous leur racontez. J'avais déjà enseigné à des adultes et c'est pour moi la différence essentielle : un adulte il est là parce qu'il le veut bien et s'il a pas envie, il va boire un café. Un enfant n'a pas le choix et ce positionnement le met dans un système où il n'a pas envie.

Être instit c'est rentrer dans un moule car si tu fais pas comme tous les autres instit en ce qui concerne les règles en classe, le rapport avec les parents, les punitions, etc. ta classe te trouve trop bizarre et les enfants deviennent insupportables car ils testent tes limites - et moi, ce moule il me convient pas car ce n'est pas ce que j'avais envie de transmettre.

Être instit c'est n'avoir aucune possibilité d'adaptation: votre bus est en retard? c'est la galère. Votre nounou a un problème? c'est la galère. Impossible d'arriver 5 minutes en retard, impossible de prendre 1/2 journée, impossible de partir plus tôt du travail parce que votre enfant est malade.

Être instit c'est subir les foudres des parents qui trouvent que vous êtes des privilégiés et qui n'ont qu'une envie : "vous remettre à votre place". En 1 an j'ai eu droit à un père qui vient agresser verbalement la directrice parce qu'elle lui a envoyé une lettre lui rappelant que l'école est obligatoire ; une mère qui hurle sur les enseignantes dans la cour pendant la récréation parce que sa fille s'est fait taper par un élève à l'extérieur de l'école, une maman qui me prend à partie parce que son fils a eu des propos raciste "je me pose des questions quand même, c'est pas à la maison qu'il apprend ça" (non c'est moi je les mets en rang et ils apprennent des phrases racistes!). Et là j'ai une pensée pour l'institutrice d'Albi.

Être instit c'est na pas pouvoir allaiter sur le long terme car impossible de tirer son lait (j'en parle ici d'ailleurs)- ceci dit en parlant avec mes collègues elles avaient prolongé leur congés maternité avec des congés pathologiques et ça semble tellement la règle que les RH du rectorat étaient étonnées que je reprenne juste 10 semaines après mon accouchement (mais étant en CDD, moi j'étais sans solde!).

Être instit c'est avoir le concours à 34 ans avec deux enfants et un mari et être affecté à 250km de chez soi, parce que le rectorat ne prend en compte votre situation familiale qu'après vous avoir affectée dans un département (et j'étais pas première au concours).

Être instit c'est, pour beaucoup, apprendre sa zone de nomination début juillet et changer tous les ans d'école et de niveau.

Être instit c'est être payé 1500€ après un bac +5 (et si là vous vous dites : "oui mais quand même ils sont les vacances et ils finissent à 16h, relisez le début).

Après un an d’expérience, je sais qu'il y a de très bon instit (j'ai eu des collègues pour qui c'était une passion), je sais aussi que cela leur demande un investissement incroyable.

Après un an d'expérience, je sais qu'on ne fait pas ce métier "pour avoir les vacances" sinon on va en classe tous les jours avec un nœud dans le ventre (on gère pas une classe 6h par jour avec pour seule perspective les vacances scolaires).

Après un an d'expérience, je dis à ceux qui trouve que c'est le boulot le plus peinard au monde qu'ils peuvent passer le concours, l'éducation nationale recrute en ce moment.

Et si vous ne me croyez pas, je vous renvois sur le site de maman travaille.

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